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Faute grave : comment éviter l’erreur qui annule votre procédure disciplinaire ?

Jordan Alvarez
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Délai entre mise à pied et entretien préalable : les limites légales à connaître

La mise à pied conservatoire occupe une place singulière dans le droit disciplinaire français : mesure d’attente qui suspend immédiatement le salarié de ses fonctions, elle n’est jamais une sanction en soi, mais un instrument permettant à l’employeur de préserver l’entreprise, d’éviter un trouble ou un risque, et de disposer du temps nécessaire pour instruire les faits reprochés. Toutefois, cette mesure n’est juridiquement valable qu’à la condition de respecter un délai très strict entre sa notification et l'ouverture de la procédure de licenciement.

En effet, une mise à pied conservatoire qui n’est pas suivie dans un délai très court d’une convocation à entretien préalable peut être automatiquement requalifiée en mise à pied disciplinaire, empêchant ainsi tout licenciement ultérieur pour les mêmes faits, en application du principe : « nul ne peut être sanctionné deux fois pour les mêmes faits ».
Cette question est au cœur d’une jurisprudence abondante, notamment les arrêts rendus par la Cour de cassation les 30 octobre 2013, 27 novembre 2019, 30 septembre 2020 et 14 avril 2021.

Pour les employeurs, le respect des délais n’est donc pas un simple formalisme, mais une condition impérative de sécurisation du licenciement, en particulier lorsque celui-ci est envisagé pour faute grave ou faute lourde.

defendstesdroits.fr vous propose une analyse juridique approfondie afin de maîtriser les règles applicables et d'éviter tout risque de requalification.

Sommaire

  1. Introduction
  2. Définition de la mise à pied disciplinaire
  3. Définition de la mise à pied conservatoire
  4. Conditions légales pour recourir à une mise à pied conservatoire
  5. Durée de la mise à pied conservatoire : principes et jurisprudence
  6. Délai pour engager la procédure disciplinaire ou le licenciement
  7. Risques de requalification en mise à pied disciplinaire
  8. Conséquences juridiques d’un délai injustifié
  9. Comment sécuriser la procédure ? Bonnes pratiques
  10. Conclusion

Mise à pied disciplinaire : définition et cadre légal

Une sanction disciplinaire suspendant le contrat

La mise à pied disciplinaire est une sanction prévue à l’article L1331-1 du Code du travail, consistant à écarter temporairement le salarié de son poste tout en suspendant sa rémunération.
Elle est régulièrement admise comme sanction, à condition :

  • qu’elle figure dans le règlement intérieur,
  • que sa durée maximale y soit précisée,
  • et que la procédure disciplinaire prévue aux articles L1332-1 et suivants soit respectée.

La perte de salaire n’est pas une sanction pécuniaire prohibée, car elle découle de la suspension du contrat et non d’une retenue arbitraire (article L1331-2).

Mise à pied conservatoire : définition et nature juridique

Une mesure d’attente, non une sanction

La mise à pied conservatoire est une mesure permettant d’écarter immédiatement un salarié lorsque sa présence :

  • compromet la sécurité,
  • perturbe l’ordre interne,
  • empêche le déroulement normal du service,
  • ou rend nécessaire une enquête interne.

Elle est admise lorsque le salarié est soupçonné d’avoir commis une faute grave ou lourde, rendant impossible son maintien dans l’entreprise (Cass. soc., 6 nov. 2001, n°99-43012 ; Cass. soc., 27 sept. 2007, n°06-43867).

Pas obligatoire même en cas de faute grave

La jurisprudence rappelle que la mise à pied conservatoire n’est jamais obligatoire, même si elle est souvent recommandée lorsque les faits revêtent une certaine intensité (Cass. soc., 24 févr. 2004, n°01-47000).

Durée de la mise à pied conservatoire et articulation avec la procédure disciplinaire

Mise à pied conservatoire à durée indéterminée : un principe admis

La Cour de cassation admet depuis longtemps que la mise à pied conservatoire soit prononcée pour une durée non définie, puisqu’elle couvre la période d’enquête ou d’instruction des faits (Cass. soc., 19 sept. 2007, n°06-40155 ; Cass. soc., 13 févr. 2008, n°06-42969).

Cependant, elle doit être immédiatement suivie ou accompagnée de l'ouverture de la procédure disciplinaire.

Mise à pied conservatoire à durée déterminée

Elle peut également être fixée pour une durée correspondant au délai séparant :

  • la convocation à l'entretien préalable,
  • et la date de cet entretien (Cass. soc., 18 mars 2009, n°07-44185).

Le délai entre la mise à pied conservatoire et la procédure disciplinaire

Un délai trop long entraîne la requalification en mise à pied disciplinaire

Une mise à pied conservatoire non suivie rapidement d’une procédure disciplinaire est requalifiée en mise à pied disciplinaire, empêchant tout licenciement pour les mêmes faits (Cass. soc., 30 oct. 2013, n°12-22962).

La jurisprudence sur les délais jugés excessifs

La Cour de cassation a sanctionné les délais suivants, en l’absence de motif d’enquête justifiant l’attente :

  • 4 jours : délai trop long (Cass. soc., 30 oct. 2013, n°12-22962)
  • 6 jours : délai injustifié (Cass. soc., 27 nov. 2019, n°18-15303)
  • 13 jours : délai disproportionné (Cass. soc., 30 sept. 2020, n°18-25565)
  • 7 jours : délai excessif (Cass. soc., 14 avril 2021, n°20-12920)

Dans chaque cas, la Cour a considéré :

« La mise à pied conservatoire doit immédiatement s’accompagner de l’engagement de la procédure disciplinaire ou être suivie dans un délai justifié par la nature de l’enquête. »

Décision du 14 avril 2021 : la limite réaffirmée

Dans l’affaire jugée le 14 avril 2021 (n°20-12920), un salarié avait été mis à pied oralement ; l’employeur n’avait engagé la procédure disciplinaire que 7 jours plus tard, sans aucun motif d’enquête ou difficulté particulière.

La Cour a estimé que :

  • la mise à pied devait être requalifiée en sanction disciplinaire,
  • et que, par application du principe de non-cumul des sanctions, le licenciement pour faute grave qui avait suivi était sans cause réelle et sérieuse.

Conséquences de la requalification en mise à pied disciplinaire

Lorsque la mise à pied conservatoire est requalifiée en mise à pied disciplinaire :

  • l’employeur ne peut plus licencier le salarié pour les mêmes faits ;
  • toute procédure disciplinaire ultérieure est nulle ;
  • le salarié peut obtenir des rappels de salaire ;
  • le licenciement, s’il a été prononcé, est requalifié en licenciement sans cause réelle et sérieuse, ouvrant droit à :
    • indemnité compensatrice de préavis,
    • indemnité conventionnelle ou légale de licenciement,
    • dommages-intérêts (article L1235-3).

Quel délai appliquer en pratique pour sécuriser la procédure ?

L’employeur doit agir immédiatement, ou dans un délai strictement justifié par :

  • l’audition de témoins ;
  • la consultation de documents ;
  • la mise en place d’une enquête interne sérieuse ;
  • la nécessité d’obtenir des éléments techniques.

Sans justification écrite, l’employeur doit :

  • soit engager la procédure le lendemain de la mise à pied ;
  • soit démontrer précisément pourquoi l’entreprise avait besoin de davantage de temps.

Même 3 ou 4 jours peuvent être sanctionnés s’ils ne sont pas motivés.

Le rôle du règlement intérieur dans la gestion de la mise à pied

Le règlement intérieur :

  • encadre les sanctions disciplinaires ;
  • détermine les fautes pouvant entraîner mise à pied ;
  • fixe les règles de procédure ;
  • sécurise la décision de l’employeur.

Son absence fragilise toute sanction.

Importance d’une traçabilité rigoureuse

Pour sécuriser la procédure, il est recommandé de conserver :

  • les rapports internes,
  • les auditions,
  • les constats d’incidents,
  • les emails,
  • les attestations,
  • les notes internes.

Ces éléments permettent de prouver le caractère indispensable de la mise à pied conservatoire et justifier la durée de l’enquête.

Conclusion

La mise à pied conservatoire, parce qu’elle intervient dans un contexte de tension disciplinaire et qu’elle précède souvent un licenciement pour faute grave, demeure l’une des mesures les plus sensibles du droit du travail. Sa validité repose sur un équilibre délicat : protéger l’entreprise contre une situation potentiellement dangereuse, tout en respectant strictement les droits du salarié et les exigences procédurales posées par le Code du travail et la jurisprudence.

Les décisions successives de la Cour de cassation rappellent avec une particulière fermeté que cette mesure ne peut être utilisée comme un simple instrument de mise à l’écart, ni comme une sanction implicite. Elle n’est légitime que si :

  • les faits reprochés présentent un degré de gravité suffisant,
  • son recours apparaît indispensable pour préserver le fonctionnement de l’entreprise,
  • la procédure disciplinaire est engagée immédiatement ou dans un délai objectivement justifié,
  • et si l’employeur est en mesure de documenter ce délai par des éléments concrets (enquête interne, recueil de témoignages, analyse des faits, etc.).

L’absence de justification, même sur quelques jours seulement, expose l’employeur à une requalification automatique de la mise à pied conservatoire en sanction disciplinaire, rendant impossible tout licenciement ultérieur pour les mêmes faits. Dans ce cas, la rupture du contrat encourt la requalification en licenciement sans cause réelle et sérieuse, avec toutes les conséquences indemnitaires qui en résultent.

Ainsi, loin d’être une formalité, le délai entre la mise à pied conservatoire et l'ouverture de la procédure disciplinaire doit être envisagé comme un véritable levier de sécurité juridique. Chaque heure compte : plus le délai s’allonge, plus le risque contentieux se renforce. À l’inverse, une réaction immédiate, cohérente et justifiée permet de sécuriser la démarche, de préserver l’autorité disciplinaire de l’employeur et d’éviter les écueils les plus fréquents.

Pour les salariés, ces règles constituent une garantie essentielle : leur éloignement temporaire ne peut se transformer en sanction déguisée, et toute irrégularité ouvre un droit au contrôle du juge prud’homal. Pour les employeurs, elles imposent une discipline stricte dans la gestion des procédures internes, mais permettent aussi d’agir efficacement lorsqu’une faute d’une gravité particulière met l’entreprise en difficulté.

En définitive, la rigueur dans la gestion du délai constitue la meilleure protection contre les litiges. Maîtriser la chronologie, conserver des preuves, et engager sans délai la procédure disciplinaire sont autant de réflexes indispensables pour éviter les requalifications et préserver la validité d’un éventuel licenciement.

FAQ

1. Quel délai l’employeur doit-il respecter après une mise à pied conservatoire ?

Le délai doit être immédiat ou très court, sauf si l’employeur peut justifier d’une enquête interne nécessaire (auditions, vérifications, analyses). La jurisprudence sanctionne les délais injustifiés de 4, 6, 7 ou 13 jours, en considérant que l’absence de réaction rapide transforme la mise à pied conservatoire en sanction disciplinaire, empêchant ensuite tout licenciement pour les mêmes faits. La procédure doit donc être enclenchée sans attendre, idéalement dans les 24 à 48 heures.

2. Pourquoi un délai trop long entre mise à pied et procédure disciplinaire pose problème ?

Parce qu’une mise à pied conservatoire n’est pas une sanction : c’est une mesure d’attente qui n’a de sens que si l’employeur agit rapidement. Un délai excessif laisse penser que l’éloignement n’était pas indispensable, ce qui la requalifie en mise à pied disciplinaire. Cette requalification interdit ensuite toute sanction supplémentaire : le licenciement devient automatiquement irrégulier.

3. Que risque l’employeur si le délai est jugé trop long ?

L’employeur s’expose à une requalification de la mise à pied conservatoire en mise à pied disciplinaire. Cela entraîne :

  • l’impossibilité de licencier le salarié pour les mêmes faits,
  • la nullité ou l’absence de cause réelle et sérieuse du licenciement,
  • le versement de dommages et intérêts,
  • le paiement rétroactif du salaire pour la période de mise à pied.
    Le risque prud’homal est donc particulièrement élevé.

4. Comment l’employeur peut-il justifier un délai entre mise à pied et entretien préalable ?

Pour être légitime, le délai doit correspondre à des investigations nécessaires : auditions internes, collecte de preuves, analyse des documents, constat des faits, ou besoin d’expertise. Il appartient à l’employeur de documenter l’enquête (notes internes, écrits, témoignages) afin de prouver la nécessité de ce temps. Sans justification objective, le délai est considéré comme irrégulier.

5. Une mise à pied conservatoire peut-elle être utilisée sans envisager un licenciement ?

Oui, mais uniquement si l’employeur engage tout de même une procédure disciplinaire (avertissement, blâme, mutation...). Dans tous les cas, la mise à pied conservatoire doit être associée à une procédure, sans quoi elle devient une sanction implicite. Si, finalement, une sanction moindre qu’un licenciement est décidée, l’employeur devra rétroactivement rémunérer la période de mise à pied conservatoire.

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