Travail

Réduction du temps de trajet des salariés : solutions et cadre légal

Estelle Marant
Collaboratrice
Partager

Temps de trajet et travail effectif : ce que dit le Code du travail

Le temps de trajet domicile-travail constitue une réalité quotidienne pour des millions de salariés en France. Longtemps perçu comme une contrainte inévitable, il fait désormais l’objet d’une attention croissante de la part du législateur, des juges et des entreprises. La multiplication des déplacements professionnels, l’évolution des pratiques de travail et l’essor du télétravail ont conduit à interroger le statut juridique de ces trajets et les obligations qui en découlent pour l’employeur.

Dans un contexte marqué par la recherche d’un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, les salariés sont de plus en plus sensibles au temps passé dans les transports.

Certains candidats privilégient même un emploi de proximité, quitte à renoncer à une rémunération plus élevée, afin de préserver leur bien-être. Ce phénomène s’accompagne d’une exigence accrue envers les employeurs : ceux-ci doivent à la fois respecter leurs obligations légales en matière de prise en charge des frais de transport et envisager des solutions pour réduire ou optimiser le temps de trajet.

La question du statut du temps de trajet soulève par ailleurs des enjeux juridiques importants : s’agit-il d’un temps de travail effectif au sens de l’article L3121-1 du Code du travail ? Doit-il donner lieu à une rémunération, à des repos compensateurs, ou à une indemnisation ? Quelles sont les conditions de prise en charge des abonnements de transport public ou des frais liés à la mobilité durable ?

L’analyse de ces problématiques, appuyée par les textes législatifs et la jurisprudence récente, permet de préciser le cadre applicable et d’identifier les marges de manœuvre offertes à l’employeur pour concilier sécurité juridique, attractivité et responsabilité sociale.

Sommaire

  1. Introduction
  2. Le temps de trajet est-il considéré comme du temps de travail effectif ?
  3. La prise en charge obligatoire des frais de transport par l’employeur
  4. Les spécificités pour les salariés itinérants
  5. Pourquoi et comment réduire le temps de trajet des salariés ?
  6. Conclusion

Le temps de trajet est-il du temps de travail effectif ?

Selon l’article L3121-4 du Code du travail, le temps nécessaire pour se rendre de son domicile à son lieu habituel de travail n’est pas considéré comme du temps de travail effectif. Le salarié n’est pas à la disposition de son employeur durant ce trajet, et il peut vaquer à ses occupations personnelles.

Toutefois, la loi prévoit une contrepartie spécifique lorsque le trajet domicile-travail excède la durée habituelle. Dans cette hypothèse, le salarié peut obtenir soit un repos compensateur, soit une indemnisation financière (Cass. soc., 8 juillet 2020, n° 18-24.546). C’est notamment le cas lors d’une mission dans une autre ville ou région.

À l’inverse, si le salarié est tenu d’exécuter des tâches professionnelles pendant ce trajet (par exemple répondre à des appels clients ou organiser des rendez-vous), alors le déplacement est assimilé à du temps de travail effectif. La Cour de cassation a confirmé cette position dans un arrêt du 23 novembre 2022 (Cass. soc., n° 20-21.924), reprenant la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne : dès lors que le salarié est à la disposition de son employeur sans pouvoir se consacrer à des affaires personnelles, le temps de déplacement doit être rémunéré comme du travail.

La prise en charge des frais de transport par l’employeur

Les transports publics

En vertu des articles L3261-2 et R3261-1 du Code du travail, l’employeur a l’obligation de prendre en charge 50 % du prix des abonnements aux transports publics utilisés par ses salariés pour se rendre au travail. Le salarié doit justifier de son titre de transport nominatif et en règle (art. R3261-5 du Code du travail).

Cette prise en charge est obligatoire et indépendante de la volonté de l’employeur. Elle constitue un droit pour le salarié, qu’il utilise le métro, le bus, le tramway ou encore un abonnement SNCF.

Les autres modes de transport

Pour les salariés utilisant leur véhicule personnel, un vélo, une trottinette ou pratiquant le covoiturage, l’employeur n’a aucune obligation légale de remboursement. Toutefois, il peut décider de verser une participation volontaire via le forfait mobilités durables (art. L3261-3-1 du Code du travail). Cette indemnité est exonérée de cotisations sociales dans certaines limites et peut constituer un levier de motivation.

Les spécificités pour les salariés itinérants

Les salariés itinérants, tels que les commerciaux ou techniciens, n’ont pas de lieu de travail fixe. Leur journée débute souvent par le trajet entre leur domicile et leur premier client, et se termine au dernier rendez-vous.

Traditionnellement, ces déplacements n’étaient pas considérés comme du temps de travail effectif. Mais depuis la jurisprudence de 2022 (Cass. soc., 23 novembre 2022 précité), il convient de distinguer deux situations :

  • Si le salarié reste libre de ses occupations personnelles durant ces trajets → ce n’est pas du temps de travail effectif.
  • Si le salarié doit se tenir disponible (répondre aux instructions, appels ou mails professionnels) → ces déplacements constituent du temps de travail et ouvrent droit à rémunération, voire à paiement d’heures supplémentaires.

Cette distinction impose à l’employeur de bien définir les conditions de disponibilité de ses salariés itinérants, afin d’éviter tout litige.

Pourquoi et comment réduire le temps de trajet des salariés ?

La crise sanitaire liée à la Covid-19 a profondément modifié les attentes des travailleurs. De nombreux salariés accordent désormais une importance particulière à la qualité de vie au travail, dont la durée du trajet fait partie intégrante.

Une étude citée par plusieurs acteurs du recrutement révèle que certains candidats préfèrent un emploi moins rémunéré mais plus proche de leur domicile plutôt que de subir un long trajet quotidien.

Pour répondre à cette attente et fidéliser les équipes, l’employeur peut agir de plusieurs manières :

Le recours au télétravail

La mise en place du télétravail, encadrée par les articles L1222-9 et suivants du Code du travail, constitue une solution efficace. L’entreprise peut prévoir un ou plusieurs jours par semaine de télétravail, voire instaurer le travail à distance de manière régulière pour les postes compatibles.

Les mobilités alternatives

L’employeur peut également promouvoir :

  • le covoiturage, en organisant une plateforme interne ou en facilitant l’usage d’applications spécialisées ;
  • l’utilisation du vélo ou de la trottinette, en encourageant le recours au forfait mobilités durables ;
  • la participation aux frais de carburant ou aux frais kilométriques lorsque l’usage du véhicule personnel est incontournable.

Ces mesures, au-delà de leur intérêt social, participent à la réduction de l’empreinte carbone de l’entreprise et renforcent son attractivité sur le marché du travail.

Conclusion

La gestion du temps de trajet domicile-travail ne peut plus être considérée comme une simple question pratique ou logistique. Elle engage directement la responsabilité de l’employeur, tant sur le plan juridique que social.

Le Code du travail impose des obligations précises, notamment la prise en charge partielle des abonnements aux transports publics et, dans certaines circonstances, la compensation des trajets excédant la durée normale.

La jurisprudence, en particulier l’arrêt de la Cour de cassation du 23 novembre 2022, rappelle que le temps de déplacement peut se transformer en temps de travail effectif dès lors que le salarié est placé sous l’autorité de son employeur.

Au-delà des obligations légales, les entreprises doivent intégrer la dimension du trajet dans leur politique de qualité de vie au travail. Le recours au télétravail, la mise en place de dispositifs de mobilité durable ou encore l’incitation au covoiturage constituent des solutions efficaces pour réduire la pénibilité des trajets, renforcer la motivation et fidéliser les salariés.

Dans un marché du travail de plus en plus concurrentiel, la capacité d’une entreprise à prendre en compte ces enjeux devient un levier d’attractivité et de performance. Réduire le temps de trajet ou en atténuer les effets, c’est non seulement répondre à une attente sociale forte, mais aussi participer à la modernisation du droit du travail et à l’adaptation de l’entreprise aux défis environnementaux et organisationnels actuels.

FAQ

1. Le temps de trajet domicile-travail est-il payé par l’employeur ?
Le temps de trajet domicile-travail n’est pas assimilé à du temps de travail effectif, conformément à l’article L3121-4 du Code du travail. Cela signifie qu’il ne génère pas de droit automatique à rémunération. Toutefois, la loi prévoit un mécanisme de compensation lorsque le trajet excède le temps normal habituellement nécessaire entre le domicile et le lieu de travail. Cette contrepartie peut prendre la forme d’un repos équivalent ou d’une indemnisation financière. Par ailleurs, lorsque le salarié est mobilisé pendant son trajet (par exemple pour répondre à des appels professionnels), la jurisprudence récente de la Cour de cassation (Cass. soc., 23 novembre 2022, n° 20-21.924) considère que ce temps doit être payé comme du temps de travail effectif.

2. Quels frais de transport l’employeur doit-il rembourser ?
L’employeur est tenu de rembourser 50 % du coût des abonnements de transport public utilisés par le salarié pour ses trajets domicile-travail (articles L3261-2 et R3261-1 du Code du travail). Ce remboursement concerne aussi bien les abonnements mensuels ou annuels de bus, métro, tramway, TER ou SNCF. Le salarié doit fournir un justificatif nominatif et en cours de validité (art. R3261-5 du Code du travail). La participation patronale est exonérée de cotisations sociales dans la limite de ce pourcentage. En revanche, les titres de transport achetés à l’unité (tickets simples) ne sont pas concernés par cette obligation.

3. Le trajet des salariés itinérants compte-t-il comme du temps de travail ?
Pour les salariés itinérants (commerciaux, techniciens de maintenance, livreurs, etc.), la question est plus complexe. En principe, le trajet entre le domicile et le premier client, ainsi que celui entre le dernier client et le domicile, n’était pas considéré comme du temps de travail effectif. Mais la jurisprudence a évolué : la Cour de cassation, dans un arrêt du 23 novembre 2022, a jugé que lorsque le salarié est tenu de rester à la disposition de l’employeur pendant ces trajets (appels, mails, organisation de rendez-vous), ce temps constitue bien du travail effectif. Dans ce cas, il ouvre droit à rémunération, voire au paiement d’heures supplémentaires. L’enjeu est donc important pour les entreprises employant des itinérants, car un défaut de prise en compte pourrait générer des rappels de salaires et des contentieux prud’homaux.

4. L’employeur doit-il prendre en charge les déplacements en voiture, vélo ou covoiturage ?
Le remboursement des déplacements effectués en véhicule personnel, à vélo ou via le covoiturage n’est pas obligatoire légalement. L’employeur peut néanmoins choisir de soutenir ses salariés grâce au forfait mobilités durables (article L3261-3-1 du Code du travail). Ce dispositif permet de verser jusqu’à un certain plafond une indemnité exonérée de cotisations sociales et d’impôt sur le revenu. L’objectif est d’encourager l’usage de moyens de transport plus respectueux de l’environnement. À noter que certaines conventions collectives ou accords d’entreprise peuvent prévoir une prise en charge plus favorable que la loi. L’employeur doit donc vérifier ses obligations conventionnelles avant de décider de la politique de remboursement.

5. Quelles solutions existent pour réduire le temps de trajet des salariés ?
La réduction du temps de trajet est devenue un enjeu social et managérial majeur. Plusieurs solutions sont ouvertes à l’employeur :

  • Mettre en place le télétravail, ponctuel ou régulier, conformément aux articles L1222-9 et suivants du Code du travail. Cela réduit le nombre de déplacements et améliore la qualité de vie des salariés.
  • Aménager les horaires afin d’éviter les heures de pointe et fluidifier les déplacements.
  • Encourager le covoiturage et la mobilité douce (vélo, trottinette) grâce au forfait mobilités durables.
  • Délocaliser certains sites ou ouvrir des antennes de proximité pour réduire les distances domicile-travail.
  • Prendre en charge partiellement les frais liés au véhicule personnel lorsque l’usage est incontournable.

Ces mesures ne sont pas seulement bénéfiques pour les salariés. Elles améliorent l’image de l’entreprise, réduisent son empreinte carbone et participent à sa politique de responsabilité sociale (RSE). Dans un marché du travail compétitif, ce type d’initiative peut également renforcer l’attractivité employeur.

Articles Récents

Besoin d'aide ?

Nos équipes sont là pour vous guider !

Thank you! Your submission has been received!
Oops! Something went wrong while submitting the form.