Travail

Employeurs : éviter les erreurs lors d’une mise à pied conservatoire ou disciplinaire

Jordan Alvarez
Editeur
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Procédure de mise à pied : obligations légales, durée et droits du salarié

La mise à pied, qu’elle soit disciplinaire ou conservatoire, constitue l’une des mesures les plus sensibles en droit du travail. Instrument à la fois de maintien de l’ordre intérieur et de protection de l’entreprise, elle implique pour l’employeur de manier avec précision les règles du Code du travail, sous peine d’exposer la procédure à un risque élevé de contestation. La frontière entre ces deux mécanismes, pourtant distincts par leur nature, leur finalité, leur durée et leurs effets, est parfois mal comprise, ce qui peut fragiliser l’ensemble du processus disciplinaire.

La mise à pied disciplinaire s’analyse comme une sanction répondant à une faute imputable au salarié, laquelle entraîne une privation temporaire d’activité et de rémunération. À l’inverse, la mise à pied conservatoire n’a pas pour vocation de punir mais de préserver l’intérêt de l’entreprise, en éloignant immédiatement le salarié lorsque sa présence fait obstacle à la poursuite normale du travail. Ces deux outils répondent ainsi à des logiques opposées : sanctionner d’un côté, protéger de l’autre.

Leur mise en œuvre exige de respecter un enchaînement procédural rigoureux : convocation à entretien préalable, respect des délais, motivation écrite, prise en compte du règlement intérieur lorsque celui-ci est obligatoire, conformité à la convention collective, et simultanéité éventuelle entre la mise à pied et l’ouverture d’une procédure disciplinaire. Une erreur, même minime, peut conduire à la requalification de la mesure, à son annulation ou à la reconnaissance d’un licenciement sans cause réelle et sérieuse.

Comprendre la distinction entre ces deux types de mise à pied est donc essentiel, tant pour préserver les droits du salarié que pour sécuriser les décisions de l’employeur. À travers une analyse complète, defendstesdroits.fr expose les aspects juridiques fondamentaux, les démarches obligatoires, les risques contentieux et les bonnes pratiques permettant de choisir la mesure adaptée et d’en maîtriser pleinement les conséquences.

Sommaire

  1. Introduction
  2. Définition de la mise à pied disciplinaire
  3. Durée et effets de la mise à pied disciplinaire
  4. Procédure de mise à pied disciplinaire
  5. Contestation de la mise à pied disciplinaire
  6. Définition de la mise à pied conservatoire
  7. Durée et rémunération durant la mise à pied conservatoire
  8. Risques de requalification
  9. Points de vigilance pour éviter un litige
  10. Conclusion

La mise à pied disciplinaire : une sanction à part entière

Définition juridique

La mise à pied disciplinaire constitue une sanction prise en réponse à une faute commise par le salarié.
Elle entraîne :

  • l’interdiction temporaire de travailler,
  • la suspension du contrat,
  • la privation de rémunération durant toute la période considérée.

Il s’agit d’une sanction lourde et encadrée par le Code du travail, qui interdit toute sanction pécuniaire (article L1331-2) mais admet la mise à pied lorsqu’elle sanctionne le fait que le salarié ne travaille pas, et non lorsqu’elle vise à retirer de l’argent sans justification liée au travail.

Conditions préalables : le rôle du règlement intérieur

Pour être valable, la mise à pied disciplinaire doit :

  • être précisée dans le règlement intérieur (article L1311-2),
  • et ce même règlement doit en fixer la durée maximale (Cass. soc., 26 octobre 2010, n°09-42740).

Sans cela, la sanction est nulle, même si la faute est avérée.

Exemples de fautes pouvant justifier une mise à pied disciplinaire

La jurisprudence admet la mise à pied pour des comportements tels que :

  • refus d’exécuter une consigne relevant de ses attributions ;
  • manquement aux règles du règlement intérieur ;
  • injures envers un collègue ou un supérieur ;
  • erreurs graves dans l’exécution des fonctions ;
  • détournement de matériel appartenant à l’employeur ;
  • participation à une altercation ;
  • comportement portant atteinte à la sécurité ou au fonctionnement normal du service.

La gravité de la faute doit être appréciée au cas par cas, et la sanction doit être proportionnée.

La durée de la mise à pied disciplinaire

L’employeur fixe librement la durée, mais :

  • celle-ci doit respecter le maximum prévu par le règlement intérieur,
  • elle ne peut excéder le plafond fixé par la convention collective applicable (Cass. soc., 24 novembre 2010, n°09-42267).

Toute mise à pied non conforme ou disproportionnée peut être annulée.

Conséquences de la mise à pied disciplinaire sur la rémunération

Pendant la période de mise à pied disciplinaire :

  • le contrat est suspendu,
  • aucune rémunération n’est due.

Cette suspension ne constitue pas une sanction pécuniaire, conformément à l’article L1331-2, car l’absence de paiement découle directement de l’absence de prestation de travail.

Procédure légale de la mise à pied disciplinaire

Étape 1 : convocation à entretien préalable

L’entretien préalable est obligatoire (articles L1332-2 et R1332-1) et la convocation doit préciser :

  • l’objet,
  • la date, l’heure, le lieu,
  • la possibilité pour le salarié de se faire assister.

Aucun délai légal minimal n’est imposé entre la convocation et l’entretien, mais un délai raisonnable doit permettre au salarié de préparer sa défense.

Étape 2 : entretien préalable

L’employeur doit :

  • exposer les faits reprochés ;
  • écouter les explications du salarié ;
  • apprécier les circonstances ;
  • vérifier la proportionnalité de la sanction envisagée.

Étape 3 : notification écrite de la sanction

La notification doit respecter un double délai (article L1332-2) :

  • 2 jours ouvrables minimum après l’entretien,
  • 1 mois maximum après celui-ci.

La lettre doit être motivée, sous peine d’annulation de la sanction.

Contestation de la mise à pied disciplinaire

Le salarié peut contester :

  • l’absence de mention dans le règlement intérieur,
  • une durée excessive ou irrégulière,
  • une procédure non respectée,
  • une sanction disproportionnée.

Le Conseil de prud’hommes peut annuler la mise à pied et accorder des dommages-intérêts.

La mise à pied conservatoire : une mesure d’attente, non une sanction

Définition

La mise à pied conservatoire n’est pas une sanction, mais une mesure temporaire destinée à éloigner immédiatement le salarié lorsque sa présence dans l’entreprise est incompatible avec la poursuite du travail.

Elle est prononcée en attendant :

  • une éventuelle procédure disciplinaire,
  • ou une autre mesure (licenciement non disciplinaire, par exemple pour insuffisance professionnelle).

Peut-elle être prononcée sans faute ?

Oui. Contrairement à la mise à pied disciplinaire, elle peut être prononcée même sans faute grave, notamment :

  • si la présence du salarié compromet la sécurité ;
  • si une enquête interne est en cours ;
  • si le salarié est visé par une procédure de licenciement pour insuffisance professionnelle (Cass. soc., 3 février 2010, n°07-44491).

Nécessité d’engager une procédure disciplinaire simultanément

Si une mise à pied conservatoire est prononcée pour une faute, l’employeur doit immédiatement engager la procédure disciplinaire.

Un délai trop long entre les deux peut entraîner la requalification en mise à pied disciplinaire (Cass. soc., 16 janvier 2019, n°17-15012).

Motifs justifiant une mise à pied conservatoire

Elle peut être prononcée notamment en cas de :

  • violences au sein de l’entreprise ;
  • harcèlement moral ou sexuel ;
  • vol, détournement de fonds ou comportement délictuel ;
  • incident grave compromettant la sécurité ou l’ordre public interne.

La présence du salarié doit représenter un risque immédiat pour l’entreprise.

Durée de la mise à pied conservatoire

Elle n’a aucune durée maximale, car elle correspond à la durée nécessaire à la procédure.
Elle prend fin lorsque l’employeur :

  • décide d’une sanction,
  • ou renonce à sanctionner.

Rémunération durant la mise à pied conservatoire

Deux situations doivent être distinguées :

Si la sanction finale est un licenciement pour faute grave ou lourde

Le salarié ne perçoit aucun salaire pour la période de mise à pied conservatoire.

Si la sanction finale est moins lourde

L’employeur doit régulariser le salaire pour toute la période :

  • avertissement,
  • blâme,
  • mutation disciplinaire,
  • rétrogradation,
  • licenciement pour faute simple (Cass. soc., 3 février 2004, n°01-45989).

Points de vigilance pour limiter les litiges prud’homaux

Avant toute mise à pied, l’employeur doit :

  • qualifier précisément les faits ;
  • rassembler des preuves ;
  • vérifier le règlement intérieur ;
  • respecter le délai de 2 mois pour engager une procédure disciplinaire (article L1332-4).

Conclusion

La mise à pied, qu’elle soit conservatoire ou disciplinaire, s’inscrit dans un cadre juridique exigeant qui impose une parfaite maîtrise des règles de fond et de procédure. La distinction entre ces deux régimes repose sur leur finalité, leur nature juridique, leur moment de prononcé, ainsi que leurs effets sur le contrat de travail. Là où la mise à pied disciplinaire constitue une véritable sanction, la mise à pied conservatoire n’est qu’une mesure provisoire d’attente, destinée à permettre à l’employeur d’évaluer les faits sans laisser le salarié dans l’entreprise lorsqu’une situation semble incompatible avec le maintien en poste.

Cette distinction est essentielle car elle conditionne la rémunération, la durée de la mise à pied, la validité de la procédure disciplinaire et l’issue potentielle de l’affaire devant le juge. Une mise à pied conservatoire mal enclenchée peut être requalifiée en sanction disciplinaire. Une mise à pied disciplinaire mal motivée ou non prévue par le règlement intérieur peut être annulée. Une procédure menée hors délai peut rendre impossible toute sanction ultérieure. Autant d’erreurs susceptibles d’exposer l’employeur à des dommages-intérêts, voire à la réintégration du salarié.

L’enjeu consiste donc à procéder avec méthode : analyser la gravité des faits, vérifier le contenu du règlement intérieur, apprécier la proportionnalité, respecter les délais légaux, et motiver clairement chaque décision. La cohérence du processus disciplinaire et la traçabilité des étapes deviennent alors les meilleurs alliés de l’employeur face à un éventuel contentieux.

Pour les salariés, comprendre ces mécanismes permet de connaître leurs droits : possibilité de contester une sanction, vérification du respect de la procédure, contrôle de la proportionnalité, et vigilance quant aux effets d’une mise à pied sur la rémunération. Dans un contexte où les décisions disciplinaires peuvent avoir des impacts importants sur la carrière et les droits sociaux, l’information juridique demeure un outil essentiel pour préserver l’équilibre de la relation de travail.

FAQ

1. Quelles différences juridiques distinguent précisément la mise à pied conservatoire de la mise à pied disciplinaire ?

Les deux dispositifs sont fréquemment confondus, pourtant leur finalité juridique, leur caractère et leurs effets diffèrent profondément.

La mise à pied disciplinaire est une sanction infligée à un salarié fautif. Elle intervient après constatation d’un manquement et dans le respect de la procédure disciplinaire prévue par les articles L1332-1 et suivants du Code du travail. Pendant cette période, le contrat est suspendu, la rémunération non versée, et la durée doit obligatoirement respecter les plafonds fixés par le règlement intérieur (article L1311-2), faute de quoi la sanction est nulle.

La mise à pied conservatoire, quant à elle, n’a pas pour objet de sanctionner. It s'agit d’une mesure immédiate de protection destinée à écarter le salarié lorsque sa présence constitue un risque pour l’entreprise : tensions graves, comportement dangereux, suspicion de faute lourde, etc. Elle est prononcée sans préjuger de la sanction finale, ce qui signifie que l’employeur n’a pas encore qualifié juridiquement la faute.
Cependant, elle oblige l’employeur à engager sans délai une procédure disciplinaire ou de licenciement, faute de quoi le juge peut considérer la mise à pied comme une sanction disciplinaire déguisée et annuler toute mesure ultérieure.

2. Dans quelles situations l’employeur peut-il recourir à une mise à pied conservatoire, et quels éléments doivent le guider pour apprécier la nécessité de cette mesure ?

La mise à pied conservatoire n’est licite que lorsque la présence immédiate du salarié provoque un risque ou une impossibilité de poursuivre la relation de travail à court terme.
Elle est admise notamment :

  • lorsque le salarié a commis des violences physiques ;
  • en cas de harcèlement moral ou sexuel ;
  • pour des actes potentiellement délictuels (vol, falsification, détournement de fonds, mise en danger d’autrui) ;
  • en cas d’incident provoquant un danger grave et immédiat ;
  • lorsqu’une enquête interne doit être menée dans des conditions préservant la preuve et le calme au sein de l’équipe ;
  • lorsqu’un licenciement est envisagé, même hors faute grave, par exemple pour insuffisance professionnelle, dès lors que la présence du salarié risque de perturber l’activité.

L’employeur doit s’assurer :

  • que la mesure est proportionnée aux faits,
  • que les éléments disponibles justifient un éloignement immédiat,
  • et qu’il engage simultanément ou dans un délai extrêmement court une procédure disciplinaire (Cass. soc., 16 janv. 2019).

3. Quelles étapes exactes l’employeur doit-il suivre pour prononcer une mise à pied disciplinaire valable et inattaquable ?

L’employeur doit suivre un parcours procédural strict, sous peine d’annulation de la sanction.

Étape 1 : convocation à entretien préalable
Conformément aux articles L1332-2 et R1332-1, la lettre doit mentionner :

  • le motif,
  • la date, l’heure et le lieu,
  • la possibilité pour le salarié de se faire assister.

Étape 2 : entretien préalable
L’entretien doit permettre un échange contradictoire, exposant les griefs et laissant au salarié la possibilité d’expliquer les faits. Un entretien bâclé, sans vrai dialogue, peut mener à l’annulation de la sanction pour non-respect du caractère contradictoire.

Étape 3 : notification écrite de la sanction
La lettre doit être envoyée :

  • au minimum 2 jours ouvrables après l’entretien,
  • au maximum 1 mois après, sous peine de forclusion (article L1332-2).
    Elle doit être motivée, précise, et indiquer la durée de la mise à pied disciplinaire. L’absence de motivation suffisante ou une durée supérieure à celle permise par le règlement intérieur rend la sanction irrégulière.

Étape 4 : proportionnalité
Le juge vérifie toujours si la sanction était adaptée à la faute. Une faute mineure sanctionnée par une longue mise à pied pourrait être annulée.

4. La mise à pied conservatoire est-elle rémunérée ? Quelles sont les conséquences sur le salaire selon la sanction finale ?

La règle varie en fonction de la sanction finale :

✔ Si le salarié est licencié pour faute grave ou lourde :

La mise à pied conservatoire n’est jamais rémunérée.
Cette absence de salaire est cohérente avec la gravité des faits rendant impossible le maintien du salarié dans l’entreprise.

✔ Si la sanction finale est moins sévère :

L’employeur est tenu de payer rétroactivement la période de mise à pied conservatoire.
Cela concerne notamment :

  • le blâme,
  • l’avertissement,
  • la mutation disciplinaire,
  • la rétrogradation,
  • le licenciement pour faute simple.

La jurisprudence est constante : dès lors que la décision finale n’est pas un licenciement pour faute grave ou lourde, la mise à pied conservatoire devient une mesure injustifiée dont le salarié doit être intégralement indemnisé (Cass. soc., 3 févr. 2004, n°01-45989).

5. Dans quels cas un salarié peut-il contester une mise à pied, et quels arguments peuvent conduire les prud’hommes à annuler la mesure ?

Le salarié peut contester une mise à pied devant le Conseil de prud’hommes, et plusieurs arguments peuvent être soulevés :

✔ Pour une mise à pied disciplinaire :

  • la sanction n’est pas prévue dans le règlement intérieur,
  • la durée maximale prévue par le règlement ou la convention collective n’a pas été respectée,
  • la sanction est disproportionnée par rapport à la faute,
  • la procédure disciplinaire a été irrégulière (délais non respectés, lettre non motivée),
  • les faits reprochés ne sont pas établis.

Le juge peut alors annuler la sanction, ordonner un rappel de salaire et condamner l’employeur.

✔ Pour une mise à pied conservatoire :

  • la mise à pied a été prononcée sans danger réel ou sans motif valide,
  • la procédure disciplinaire n’a pas été engagée dans un délai très court,
  • l’employeur a tenté d’utiliser cette mesure comme une sanction déguisée,
  • la mise à pied a duré plus longtemps que nécessaire pour instruire le dossier.

Dans ce cas, la mise à pied peut être requalifiée en sanction disciplinaire irrégulière, rendant impossible un licenciement pour les mêmes faits. Le salarié peut obtenir des dommages-intérêts, voire une requalification du licenciement en licenciement sans cause réelle et sérieuse.

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