Travail

Licencier un salarié fautif : l’avertissement est-il obligatoire ?

Estelle Marant
Collaboratrice
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Sanction disciplinaire et licenciement : faut-il avertir avant ?

La gestion disciplinaire constitue l’un des aspects les plus sensibles du pouvoir de direction de l’employeur. Lorsqu’un salarié adopte un comportement fautif, l’entreprise doit réagir avec discernement, en respectant un cadre juridique strict tout en veillant à maintenir l’équilibre entre autorité hiérarchique, respect des droits du salarié et sécurité juridique de la sanction.

Parmi les idées reçues les plus persistantes figure celle selon laquelle l’employeur serait tenu de prononcer plusieurs avertissements avant de pouvoir envisager un licenciement disciplinaire. Cette croyance, profondément ancrée dans la pratique, alimente nombre d’hésitations et peut conduire à des erreurs coûteuses, notamment lorsque l’employeur s’interdit de sanctionner une faute grave au seul motif qu’aucune sanction antérieure n’aurait été prononcée.

Or, ni le Code du travail, ni la jurisprudence de la Cour de cassation, n’imposent un nombre minimal d’avertissements avant de recourir au licenciement. Ce qui compte, c’est la gravité de la faute, l’existence d’éléments probants et le respect des garanties procédurales prévues aux articles L1332-1 à L1332-5 du Code du travail. La sanction doit rester proportionnée, contextualisée et individualisée, mais la loi ne subordonne jamais le licenciement au prononcé préalable de sanctions légères.

Dans un contexte où les comportements fautifs, les manquements aux instructions ou encore les atteintes à la discipline peuvent revêtir des formes très variées, l’employeur doit être en mesure d’évaluer librement la réponse adaptée. La persistance de certaines fautes peut certes justifier une gradation de sanctions, mais un acte isolé d’une particulière gravité — violences, vol, insubordination caractérisée, mise en danger, etc. — peut suffire pour fonder un licenciement immédiat.

Comprendre cette articulation entre proportionnalité, récidive, gravité des faits et appréciation souveraine de l’employeur est indispensable pour sécuriser toute procédure disciplinaire. Cet article vous apporte une analyse approfondie, nourrie des références légales pertinentes et des principaux arrêts de la Cour de cassation, afin d’éclairer de manière fiable les enjeux liés à l’avertissement et à son éventuelle antériorité dans le processus de licenciement.

Sommaire

  1. introduction
  2. définition de l’avertissement disciplinaire
  3. motifs justifiant un avertissement
  4. l’avertissement est-il obligatoire avant un licenciement ?
  5. impact du nombre d’avertissements sur la sanction
  6. délais et validité d’un avertissement
  7. choisir une sanction proportionnée : critères juridiques
  8. respect des textes internes (règlement intérieur et convention collective)
  9. procédure disciplinaire applicable
  10. contestation de l’avertissement par le salarié
  11. conclusion

Qu’est-ce qu’un avertissement disciplinaire ?

Définition juridique

L’avertissement est une sanction disciplinaire mineure dépourvue d’impact immédiat sur le contrat de travail. Il consiste à notifier au salarié les faits reprochés et à l’inviter à modifier son comportement sous peine de nouvelles sanctions.

Il se distingue du rappel à l’ordre, qui n’a en principe pas vocation à sanctionner mais uniquement à signaler un comportement inadapté. Toutefois, la jurisprudence requalifie parfois un rappel à l’ordre en avertissement lorsqu’il comporte des formulations injonctives assimilables à une sanction.

Fautes pouvant justifier un avertissement

L’employeur peut adresser un avertissement en cas de :

  • retards répétés,
  • absences injustifiées,
  • insubordination,
  • non-respect du règlement intérieur,
  • manquements légers mais répétés.

Aucune liste légale n’existe. L’essentiel est de respecter le principe de proportionnalité (article L1333-2 du Code du travail).

Combien d’avertissements doivent être prononcés avant un licenciement ?

Aucun nombre minimum d’avertissements n’est exigé

Contrairement à une croyance courante, aucune règle légale n’impose de prononcer un ou plusieurs avertissements avant de licencier un salarié. La Cour de cassation l’a réaffirmé à plusieurs reprises :
Un fait fautif isolé peut justifier un licenciement sans avertissement préalable.
Cass. soc., 1er juillet 2008, n°07-40053 ; n°07-40054.

Ainsi, l’employeur peut directement engager la procédure disciplinaire la plus adaptée si la faute est suffisamment grave.

Exemple concret

Un salarié surpris en train de consommer du cannabis dans l’entreprise peut être licencié immédiatement pour faute grave (Cass. soc., 1er juill. 2008 précité), sans aucun avertissement préalable.

La sanction dépend exclusivement de :

  • la gravité des faits,
  • leur impact sur l’organisation,
  • leur caractère intentionnel ou non,
  • l’ancienneté et le comportement général du salarié.

Le nombre d’avertissements peut-il influencer la sanction ?

Oui, en cas de récidive ou de persistance fautive

Si un salarié a déjà été averti et persiste dans son comportement fautif, la jurisprudence considère que cela peut justifier une sanction plus lourde, y compris le licenciement :
Cass. soc., 26 mai 2010, n°09-40272.

Ainsi, plusieurs avertissements rapprochés pour des comportements identiques ou similaires renforcent la légitimité d’un licenciement disciplinaire.

Attention au délai de validité de 3 ans

Une sanction disciplinaire antérieure de plus de 3 ans ne peut plus être invoquée à l’appui d’une nouvelle sanction (article L1332-5 du Code du travail).

Un avertissement reçu en 2021 ne pourra plus être utilisé pour justifier un licenciement en 2025.

Quel délai entre deux avertissements ?

Le Code du travail ne fixe aucun délai minimum entre deux avertissements.
En revanche :

  • un même fait fautif ne peut être sanctionné deux fois (non-bis-in-idem),
  • l’employeur doit pouvoir démontrer la nouveauté ou la réitération du comportement.

Comment choisir la sanction disciplinaire adaptée ?

1. Vérifier la proportionnalité de la sanction

Conformément à l’article L1333-2, la sanction doit être proportionnée. Par exemple :

  • retards répétés → avertissement ;
  • refus d’exécuter une tâche → mise à pied disciplinaire ;
  • violences, vol, agression → faute grave ou lourde.

2. Consulter les textes applicables dans l’entreprise

Avant toute sanction, l’employeur doit vérifier :

  • le règlement intérieur (article L1321-1),
  • la convention collective applicable,
  • les usages internes.

Si une sanction n’est pas prévue dans le règlement intérieur alors qu’il est obligatoire, elle ne peut pas être prononcée.

3. Respecter la procédure disciplinaire

L’article L1332-2 impose :

  • convocation à un entretien préalable,
  • tenue de l’entretien,
  • notification écrite et motivée de la sanction,
  • respect du délai maximal d’un mois après l’entretien.

Quelle est la durée de validité d’un avertissement ?

Un avertissement a une durée de validité de 3 ans (article L1332-5).
Au-delà, il ne peut plus être invoqué lors d’une nouvelle sanction.

À ne pas confondre avec le délai de 2 mois dont dispose l’employeur pour engager des poursuites disciplinaires à compter de la connaissance des faits fautifs (article L1332-4).

Comment le salarié peut-il contester un avertissement ?

Le salarié peut contester l’avertissement si :

  • la sanction est disproportionnée,
  • les faits ne sont pas établis,
  • la procédure n’a pas été respectée,
  • le règlement intérieur n’a pas été respecté.

Il peut :

  1. Demander un entretien explicatif ;
  2. Adresser un recours écrit ;
  3. Saisir le conseil de prud’hommes, qui appréciera la légalité et la proportionnalité de la sanction.

Conclusion

L’analyse du régime juridique de l’avertissement et de son articulation avec le licenciement démontre clairement que le droit disciplinaire français repose sur un principe fondamental : la sanction doit être proportionnée à la faute, sans qu’il soit nécessaire d’épuiser une échelle de sanctions préalables. Ni le législateur ni la jurisprudence ne requièrent un nombre défini d’avertissements avant d’engager une procédure de licenciement, y compris lorsqu’il s’agit de mettre fin à un contrat pour faute grave ou faute lourde. L’employeur conserve pleinement la possibilité de licencier un salarié dès lors que le comportement reproché rend impossible le maintien dans l’entreprise et qu’il peut expliquer et démontrer cette impossibilité.

Pour autant, la gestion disciplinaire exige une grande rigueur : respecter les délais légaux (articles L1332-2 et L1332-4), appliquer les sanctions prévues dans le règlement intérieur (article L1321-1), apprécier avec précision la nature de la faute, et veiller à ne jamais sanctionner deux fois les mêmes faits. La récidive, la persistence fautive et l’ancienneté disciplinaire peuvent jouer un rôle important dans l’échelle des sanctions, mais toujours dans la limite des trois années de validité posées par l’article L1332-5 du Code du travail.

L’enjeu pour l’employeur est donc d’associer sécurité juridique, cohérence managériale et proportionnalité, en démontrant à chaque étape que la réponse choisie est justifiée par les faits et les circonstances. Pour le salarié, il s’agit de s’assurer que la procédure disciplinaire a été menée dans le strict respect de ses droits et de pouvoir exercer, le cas échéant, un recours devant le Conseil de prud’hommes.

Ainsi, si l’avertissement constitue souvent une mesure pédagogique utile, il ne constitue en aucun cas un passage obligé avant un licenciement : seule la gravité caractérisée de la faute, appréciée au regard des textes et de la jurisprudence, permet de déterminer si l’éviction du salarié est légitime.

FAQ

1. Faut-il obligatoirement plusieurs avertissements avant de licencier un salarié ?

Non, aucun texte légal n’impose plusieurs avertissements avant un licenciement disciplinaire.
Le Code du travail ne fixe aucune échelle progressive obligatoire de sanctions (articles L1331-1 et L1332-1). La jurisprudence confirme qu’un fait isolé, s’il est suffisamment grave, peut justifier un licenciement direct, sans avertissement préalable (Cass. soc., 1er juillet 2008, n°07-40053).

La seule exigence pour licencier est la réunion de trois éléments :

  • une faute réelle, matériellement démontrée,
  • une proportionnalité entre la faute et la sanction,
  • le respect intégral de la procédure disciplinaire (convocation, entretien préalable, motivation écrite).

Ainsi, en cas de :

  • violences,
  • vol ou tentative de vol,
  • insubordination caractérisée,
  • mise en danger,
  • propos injurieux,
  • consommation d’alcool ou stupéfiants sur le lieu de travail,

le licenciement peut être prononcé immédiatement, sans aucune sanction antérieure.

En d’autres termes : la loi ne juge pas la quantité de sanctions, mais la gravité du comportement.

2. Un avertissement peut-il empêcher l’employeur de prononcer un licenciement par la suite ?

Non, un avertissement n’empêche jamais un futur licenciement, même si la sanction est récente ou si le salarié estime qu’elle a “réglé” la situation.

Toutefois, l’employeur doit respecter deux principes essentiels :

a) Le principe “non bis in idem”

Un salarié ne peut pas être sanctionné deux fois pour les mêmes faits (Cass. soc., 18 févr. 2004).
Ainsi, si un avertissement a été prononcé pour un comportement précis, l’employeur ne peut pas ultérieurement licencier pour ces mêmes faits.

b) Le licenciement n’est possible que si de nouveaux faits surviennent

Si, après un avertissement, le salarié :

  • persiste dans son comportement fautif,
  • répète la même violation,
  • aggrave son attitude,

alors l’employeur peut légitimement passer à une sanction supérieure, y compris le licenciement.

c) L’ancienneté de l’avertissement compte

L’article L1332-5 précise qu’un avertissement de plus de 3 ans est considéré comme inexistant :
il ne peut plus être invoqué pour justifier une nouvelle sanction.

3. Un salarié peut-il être licencié après un seul avertissement ?

Oui.
Un seul avertissement — voire aucun — peut précéder un licenciement si les nouveaux faits reprochés sont suffisamment graves.

🔎 Exemples où un seul avertissement peut suffire :

  • retards répétés malgré un premier avertissement récent ;
  • comportement irrespectueux d’un client ou d’un collègue ;
  • non-respect répété des instructions de sécurité ;
  • absence injustifiée réitérée quelques jours après un avertissement pour la même raison ;
  • manquements professionnels matérialisant une insuffisance professionnelle.

Le licenciement peut également être prononcé sans avertissement préalable si l’employeur établit :

  • une faute grave empêchant le maintien du salarié dans l’entreprise, ou
  • un comportement qui compromet la sécurité, l’organisation ou la réputation de l’entreprise.

⚖️ Exemple jurisprudentiel

La Cour de cassation a validé un licenciement immédiat d’un salarié surpris en train de consommer des stupéfiants dans les locaux (Cass. soc., 1er juill. 2008).
Aucun avertissement préalable n’était nécessaire.

4. Comment contester un avertissement disciplinaire jugé injustifié ?

Un salarié peut contester un avertissement s’il estime que celui-ci :

  • repose sur des faits inexacts,
  • est disproportionné,
  • ne respecte pas la procédure disciplinaire,
  • n’est pas prévu par le règlement intérieur,
  • constitue un détournement du pouvoir disciplinaire.

Étapes de contestation possibles pour le salarié :

a) Demande de clarification ou entretien informel

Le salarié peut demander à l’employeur d’exposer les faits précis.
Beaucoup de litiges se règlent à ce stade.

b) Recours écrit argumenté

Par courrier recommandé, le salarié peut :

  • contester la matérialité des faits,
  • invoquer une disproportion,
  • signaler l’absence d’entretien préalable si la sanction allait au-delà du simple avertissement,
  • rappeler un éventuel manquement à la convention collective.

c) Saisine du Conseil de prud’hommes

Le juge pourra vérifier :

  • la réalité de la faute,
  • la licéité de la sanction,
  • le respect des articles L1332-1 à L1332-5,
  • l’absence d’abus de pouvoir disciplinaire.

Si la sanction est abusive, le juge peut en prononcer :

  • l’annulation pure et simple,
  • une indemnisation si le salarié démontre un préjudice,
  • la suppression de l’avertissement du dossier.

5. Les avertissements influencent-ils la décision du juge lorsqu’un licenciement est contesté ?

Oui. Le juge tient compte de l’historique disciplinaire du salarié, mais uniquement si celui-ci respecte les règles suivantes :

  • l’avertissement doit avoir moins de 3 ans,
  • il doit avoir été prononcé régulièrement,
  • il doit être proportionné,
  • il doit concerner des faits établis.

Le juge analyse notamment :

  • la fréquence des avertissements ;
  • la nature des fautes ;
  • la persistance du comportement malgré les sanctions ;
  • l’impact du comportement sur l’entreprise ;
  • la cohérence de l’employeur dans sa gestion disciplinaire ;
  • le respect de la proportionnalité lors du passage à un licenciement.

Pourquoi cela compte ?

Parce qu’un salarié :

  • souvent rappelé à l’ordre,
  • régulièrement averti,
  • n’améliorant pas son comportement,

peut être légitimement licencié pour faute simple ou grave, même si la faute finale n’est pas la plus sévère.

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