Santé

Seniors et risques professionnels : analyse du nouveau dispositif de mutualisation

Estelle Marant
Collaboratrice
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Maladies professionnelles et seniors : quels impacts pour les entreprises

La question de la prise en charge financière des maladies professionnelles, en particulier lorsqu’elles touchent les salariés seniors, occupe aujourd’hui une place essentielle dans le débat juridique et social. Avec l’allongement des carrières et l’augmentation des expositions cumulées aux risques professionnels, certains secteurs redoutent une hausse du coût des déclarations liées aux maladies à effet différé, souvent diagnostiquées tardivement.

Pour éviter que cette situation ne freine l’embauche des travailleurs âgés, le législateur a instauré un mécanisme de mutualisation des dépenses liées à ces pathologies, modifiant en profondeur le calcul de la cotisation AT/MP prévue aux articles L242-5 et suivants du Code de la sécurité sociale.

Ce dispositif, introduit par la loi de financement rectificative de la Sécurité sociale de 2023 puis renforcé par la loi de financement pour 2025, vise à concilier deux impératifs : favoriser l’emploi des seniors tout en maintenant une logique de solidarité interentreprises. Cette réforme, encore récente, soulève de nombreuses interrogations juridiques : quelles maladies sont concernées ?

Quel impact pour les employeurs ? Cette mutualisation modifie-t-elle la responsabilité des entreprises en matière de prévention des risques professionnels ?

Afin d’éclairer ces enjeux, defendstesdroits.fr propose une analyse complète du cadre légal et des conséquences pratiques de cette évolution majeure.

1. Les conditions juridiques de reconnaissance d’une maladie professionnelle

1.1. Fondement légal et principe général

Selon l’article L461-1 du Code de la sécurité sociale, une maladie est réputée professionnelle lorsqu’elle résulte de l’exposition d’un salarié à un risque survenu dans le cadre de son activité. Deux voies de reconnaissance coexistent :

  • la reconnaissance automatique lorsqu’elle figure dans un tableau de maladies professionnelles et que les conditions sont réunies ;
  • la reconnaissance hors tableau, lorsque le salarié démontre que la pathologie est essentiellement et directement causée par son travail et a entraîné une incapacité permanente d’au moins 25 %.

1.2. Des pathologies parfois tardives et évolutives

Certaines maladies apparaissent longtemps après l’exposition initiale, notamment :

  • amiante, silice, solvants toxiques ;
  • troubles musculo-squelettiques (TMS) évolutifs ;
  • affections auditives liées au bruit prolongé.

Ces maladies dites « à effet différé » concernent davantage les salariés ayant une carrière longue, ce qui explique la proportion importante de seniors parmi les déclarants.

2. Seniors et maladies professionnelles : un risque statistiquement accru

2.1. L’impact de la durée d’exposition

Un salarié ayant travaillé 30 à 40 ans dans un même secteur a été exposé à un volume cumulé de risques largement supérieur à celui d’un salarié plus jeune. Cette exposition prolongée augmente la probabilité :

  • de développer des pathologies chroniques,
  • de voir émerger des affections latentes,
  • d’être victime d’une maladie identifiée tardivement grâce aux progrès scientifiques (ex. amiante, interdite seulement depuis 1997).

2.2. Une vigilance nécessaire contre les discriminations

L'article L1132-1 du Code du travail interdit strictement la discrimination fondée sur l’âge ou l’état de santé. Les entreprises ne peuvent :

  • écarter un candidat senior par crainte de maladies professionnelles,
  • licencier un salarié parce qu'il entame une procédure de reconnaissance,
  • limiter l’accès à certains postes sur ce seul motif.

C’est précisément pour prévenir ce risque de discrimination indirecte que le législateur a instauré un mécanisme de mutualisation.

3. La cotisation AT/MP : rôle et modalités de calcul

3.1. Un taux dépendant de la « sinistralité »

Chaque entreprise est soumise à une cotisation AT/MP dont le taux dépend notamment :

  • du secteur d’activité,
  • de la taille de l’entreprise,
  • du nombre et de la gravité des accidents du travail et maladies professionnelles déclarés au sein de l’entreprise.

La logique est simple : plus une entreprise génère d’accidents ou de maladies, plus son taux augmente.

3.2. Une fonction incitative en matière de prévention

Ce mécanisme vise à encourager les entreprises à mettre en œuvre les mesures prévues par les articles L4121-1 et suivants du Code du travail :
évaluation des risques, mise à jour du DUERP, protection collective, formation, prévention des risques psychosociaux, etc.

4. La réforme de 2023 : la mutualisation des coûts des maladies professionnelles des seniors

4.1. Le principe introduit par la LFRSS 2023

L’article 5 de la loi du 14 avril 2023 a instauré une règle nouvelle :
les maladies professionnelles à effet différé ne sont plus imputées à l’entreprise d’origine, mais réparties entre toutes les entreprises.

Objectif : éviter que les employeurs renoncent à recruter un senior par crainte d'une hausse de leur taux AT/MP.

4.2. Élargissement aux travailleurs handicapés (loi du 28 février 2025)

La loi de financement pour 2025 a étendu cette protection aux bénéficiaires de l’obligation d’emploi des travailleurs handicapés (OETH), inscrivant le principe d’égalité de traitement dans le calcul des cotisations.

4.3. Conséquences directes

  • Les seniors ne sont plus perçus comme un « risque financier ».
  • Les entreprises n’assument plus seules le coût des expositions anciennes.
  • Les maladies tardives sont financées selon un principe de solidarité nationale.

5. Les limites et enjeux du nouveau système

5.1. Un risque de démobilisation des entreprises ?

Certains observateurs redoutent que la disparition du lien direct entre sinistralité et coût financier :

  • diminue l’incitation à la prévention,
  • limite les investissements en santé au travail,
  • retarde la mise à jour du DUERP.

À ce jour, aucune étude ne confirme cette hypothèse.
Les obligations légales demeurent inchangées et la responsabilité de l’employeur peut encore être engagée, notamment en cas de faute inexcusable.

5.2. Maintien de la responsabilité juridique de l’employeur

La mutualisation n’a aucun impact sur :

  • l’obligation de sécurité (articles L4121-1 et s.),
  • l'obligation de prévention des risques professionnels,
  • la responsabilité civile et pénale en cas de manquements,
  • le droit des salariés à la réparation intégrale de leur préjudice en cas de faute inexcusable.

Conclusion

La mutualisation du coût des maladies professionnelles des seniors représente une évolution importante du droit des cotisations AT/MP. En dissociant les maladies à effet différé de la sinistralité propre à chaque entreprise, le législateur cherche à créer un environnement plus favorable à l’emploi des travailleurs âgés, tout en maintenant un haut niveau de solidarité entre les employeurs.

Si la mesure atténue des freins économiques réels, elle n’exonère en rien les entreprises de leurs responsabilités légales en matière de prévention des risques professionnels et de protection de la santé des salariés.

La qualité des conditions de travail, la maîtrise des expositions et la mise en œuvre effective des obligations prévues par le Code du travail demeurent les véritables leviers permettant de réduire durablement les maladies professionnelles, quelle que soit la classe d’âge concernée

FAQ

1. Quelles sont les maladies professionnelles des seniors les plus fréquemment reconnues et pourquoi ?

Les salariés seniors déclarent plus souvent des maladies professionnelles à effet différé, c’est-à-dire dont les symptômes apparaissent plusieurs années après l’exposition initiale. Les pathologies les plus courantes incluent :

  • les troubles musculo-squelettiques (TMS) liés à des gestes répétitifs ou à des postures contraignantes durant des décennies ;
  • les maladies respiratoires et pulmonaires (asthme professionnel, affections dues aux poussières ou aux produits chimiques) ;
  • les cancers d’origine professionnelle, notamment en lien avec l’amiante, les solvants, les hydrocarbures aromatiques polycycliques ;
  • les affections auditives consécutives à une exposition prolongée au bruit ;
  • certaines dermatoses professionnelles en raison d’une exposition longue aux agents irritants.

Ces pathologies sont particulièrement visibles chez les seniors car le temps d’incubation ou de développement clinique est souvent long. Le Code de la sécurité sociale reconnaît d’ailleurs l’existence de ces maladies évolutives, et le législateur tient compte de cette réalité dans la définition des maladies professionnelles et dans les barèmes d’incapacité permanente (art. L461-1 CSS).

2. La mutualisation des coûts peut-elle décourager les entreprises d’investir dans la prévention des risques professionnels ?

Théoriquement, certains craignent qu’un système de mutualisation réduise l’incitation financière à mener des actions de prévention, puisque certaines maladies ne seront plus directement imputées au taux AT/MP de l’entreprise.
Cependant, juridiquement, la mutualisation ne diminue en rien l’obligation légale de sécurité inscrite aux articles L4121-1 et suivants du Code du travail, qui impose à l’employeur de protéger la santé physique et mentale des salariés.

Plus encore :

  • l’absence de prévention peut engager la faute inexcusable de l’employeur en cas de maladie, même mutualisée ;
  • l’entreprise demeure responsable de la mise à jour du DUERP, de l’évaluation des risques, des mesures de protection collective, des formations obligatoires ;
  • l’employeur peut toujours être sanctionné pénalement en cas de manquement grave (mise en danger d’autrui, violation des règles de santé-sécurité) ;
  • la mutualisation ne concerne que les maladies tardives : les maladies professionnelles imputables à un défaut de prévention restent pleinement rattachées à l’entreprise.

Ainsi, la mutualisation n’allège ni les responsabilités civiles ni les obligations légales.

3. La reconnaissance d’une maladie professionnelle est-elle plus difficile pour un salarié senior ?

Non. Le régime de reconnaissance est strictement identique pour tous les salariés. Ce qui peut varier, ce sont les preuves, notamment lorsque l’exposition remonte à plusieurs années ou à plusieurs employeurs successifs.
Pour autant, même dans ce cas, plusieurs mécanismes protègent les seniors :

  • la reconnaissance automatisée par tableau de maladies professionnelles lorsqu’il existe une correspondance ;
  • la reconnaissance hors tableau, possible même en l’absence de seuils d’exposition, lorsque la pathologie est « essentiellement et directement causée par le travail » et qu’elle entraîne une incapacité d’au moins 25 % ;
  • l’avis du CRRMP (Comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles), instance spécialisée capable d’examiner les parcours professionnels longs ;
  • la possibilité pour le salarié d’obtenir des attestations, des fiches d’exposition ou des éléments d’hygiène-sécurité conservés par les entreprises.

L’âge n’est donc ni un frein juridique, ni un critère d’exclusion. Le droit repose sur le lien entre maladie et travail, non sur l’ancienneté du salarié.

4. En quoi la mutualisation modifie-t-elle le calcul du taux AT/MP et quels avantages concrets pour les entreprises ?

Avant la réforme, lorsqu’une maladie professionnelle tardive était reconnue, son coût était imputé à l’entreprise dans laquelle travaillait le salarié au moment de la déclaration — même s’il avait été exposé dans d’autres entreprises des années plus tôt.
Avec la mutualisation :

  • ces maladies ne pèsent plus sur le taux individuel de l’entreprise ;
  • elles sont financées collectivement au niveau des branches professionnelles ;
  • les petites entreprises, particulièrement sensibles aux fluctuations du taux AT/MP, sont mieux protégées ;
  • les employeurs ne craignent plus une « explosion » du taux lors de l’embauche d’un salarié ayant une longue carrière.

Le système permet donc d’éviter que des employeurs renoncent à recruter ou maintenir dans l’emploi un salarié senior par crainte d’un coût AT/MP disproportionné.
L’objectif est d’assurer l’équité et de préserver la compétitivité économique sans sacrifier la réparation des victimes.

5. La mutualisation des maladies professionnelles garantit-elle réellement une meilleure inclusion des seniors dans l’emploi ?

Elle contribue à lever un frein important, mais n’est pas une politique suffisante à elle seule. La loi vise à éliminer la peur d’une hausse de cotisation AT/MP, mais l’inclusion durable des seniors dépend d’autres leviers :

  • adaptation des postes et des rythmes de travail ;
  • aménagements raisonnables prévus par le Code du travail ;
  • formation continue pour éviter l’obsolescence professionnelle ;
  • lutte contre les discriminations liées à l’âge ;
  • politique active de prévention des risques professionnels ;
  • gestion des fins de carrière (pénibilité, transitions, reconversions).

La mutualisation constitue donc une mesure structurelle importante, mais elle doit être accompagnée d’une transformation globale des pratiques des entreprises pour porter ses effets.

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