La question de la prise en charge financière des maladies professionnelles, en particulier lorsqu’elles touchent les salariés seniors, occupe aujourd’hui une place essentielle dans le débat juridique et social. Avec l’allongement des carrières et l’augmentation des expositions cumulées aux risques professionnels, certains secteurs redoutent une hausse du coût des déclarations liées aux maladies à effet différé, souvent diagnostiquées tardivement.
Pour éviter que cette situation ne freine l’embauche des travailleurs âgés, le législateur a instauré un mécanisme de mutualisation des dépenses liées à ces pathologies, modifiant en profondeur le calcul de la cotisation AT/MP prévue aux articles L242-5 et suivants du Code de la sécurité sociale.
Ce dispositif, introduit par la loi de financement rectificative de la Sécurité sociale de 2023 puis renforcé par la loi de financement pour 2025, vise à concilier deux impératifs : favoriser l’emploi des seniors tout en maintenant une logique de solidarité interentreprises. Cette réforme, encore récente, soulève de nombreuses interrogations juridiques : quelles maladies sont concernées ?
Quel impact pour les employeurs ? Cette mutualisation modifie-t-elle la responsabilité des entreprises en matière de prévention des risques professionnels ?
Afin d’éclairer ces enjeux, defendstesdroits.fr propose une analyse complète du cadre légal et des conséquences pratiques de cette évolution majeure.
Selon l’article L461-1 du Code de la sécurité sociale, une maladie est réputée professionnelle lorsqu’elle résulte de l’exposition d’un salarié à un risque survenu dans le cadre de son activité. Deux voies de reconnaissance coexistent :
Certaines maladies apparaissent longtemps après l’exposition initiale, notamment :
Ces maladies dites « à effet différé » concernent davantage les salariés ayant une carrière longue, ce qui explique la proportion importante de seniors parmi les déclarants.
Un salarié ayant travaillé 30 à 40 ans dans un même secteur a été exposé à un volume cumulé de risques largement supérieur à celui d’un salarié plus jeune. Cette exposition prolongée augmente la probabilité :
L'article L1132-1 du Code du travail interdit strictement la discrimination fondée sur l’âge ou l’état de santé. Les entreprises ne peuvent :
C’est précisément pour prévenir ce risque de discrimination indirecte que le législateur a instauré un mécanisme de mutualisation.
Chaque entreprise est soumise à une cotisation AT/MP dont le taux dépend notamment :
La logique est simple : plus une entreprise génère d’accidents ou de maladies, plus son taux augmente.
Ce mécanisme vise à encourager les entreprises à mettre en œuvre les mesures prévues par les articles L4121-1 et suivants du Code du travail :
évaluation des risques, mise à jour du DUERP, protection collective, formation, prévention des risques psychosociaux, etc.
L’article 5 de la loi du 14 avril 2023 a instauré une règle nouvelle :
les maladies professionnelles à effet différé ne sont plus imputées à l’entreprise d’origine, mais réparties entre toutes les entreprises.
Objectif : éviter que les employeurs renoncent à recruter un senior par crainte d'une hausse de leur taux AT/MP.
La loi de financement pour 2025 a étendu cette protection aux bénéficiaires de l’obligation d’emploi des travailleurs handicapés (OETH), inscrivant le principe d’égalité de traitement dans le calcul des cotisations.
Certains observateurs redoutent que la disparition du lien direct entre sinistralité et coût financier :
À ce jour, aucune étude ne confirme cette hypothèse.
Les obligations légales demeurent inchangées et la responsabilité de l’employeur peut encore être engagée, notamment en cas de faute inexcusable.
La mutualisation n’a aucun impact sur :
La mutualisation du coût des maladies professionnelles des seniors représente une évolution importante du droit des cotisations AT/MP. En dissociant les maladies à effet différé de la sinistralité propre à chaque entreprise, le législateur cherche à créer un environnement plus favorable à l’emploi des travailleurs âgés, tout en maintenant un haut niveau de solidarité entre les employeurs.
Si la mesure atténue des freins économiques réels, elle n’exonère en rien les entreprises de leurs responsabilités légales en matière de prévention des risques professionnels et de protection de la santé des salariés.
La qualité des conditions de travail, la maîtrise des expositions et la mise en œuvre effective des obligations prévues par le Code du travail demeurent les véritables leviers permettant de réduire durablement les maladies professionnelles, quelle que soit la classe d’âge concernée
Les salariés seniors déclarent plus souvent des maladies professionnelles à effet différé, c’est-à-dire dont les symptômes apparaissent plusieurs années après l’exposition initiale. Les pathologies les plus courantes incluent :
Ces pathologies sont particulièrement visibles chez les seniors car le temps d’incubation ou de développement clinique est souvent long. Le Code de la sécurité sociale reconnaît d’ailleurs l’existence de ces maladies évolutives, et le législateur tient compte de cette réalité dans la définition des maladies professionnelles et dans les barèmes d’incapacité permanente (art. L461-1 CSS).
Théoriquement, certains craignent qu’un système de mutualisation réduise l’incitation financière à mener des actions de prévention, puisque certaines maladies ne seront plus directement imputées au taux AT/MP de l’entreprise.
Cependant, juridiquement, la mutualisation ne diminue en rien l’obligation légale de sécurité inscrite aux articles L4121-1 et suivants du Code du travail, qui impose à l’employeur de protéger la santé physique et mentale des salariés.
Plus encore :
Ainsi, la mutualisation n’allège ni les responsabilités civiles ni les obligations légales.
Non. Le régime de reconnaissance est strictement identique pour tous les salariés. Ce qui peut varier, ce sont les preuves, notamment lorsque l’exposition remonte à plusieurs années ou à plusieurs employeurs successifs.
Pour autant, même dans ce cas, plusieurs mécanismes protègent les seniors :
L’âge n’est donc ni un frein juridique, ni un critère d’exclusion. Le droit repose sur le lien entre maladie et travail, non sur l’ancienneté du salarié.
Avant la réforme, lorsqu’une maladie professionnelle tardive était reconnue, son coût était imputé à l’entreprise dans laquelle travaillait le salarié au moment de la déclaration — même s’il avait été exposé dans d’autres entreprises des années plus tôt.
Avec la mutualisation :
Le système permet donc d’éviter que des employeurs renoncent à recruter ou maintenir dans l’emploi un salarié senior par crainte d’un coût AT/MP disproportionné.
L’objectif est d’assurer l’équité et de préserver la compétitivité économique sans sacrifier la réparation des victimes.
Elle contribue à lever un frein important, mais n’est pas une politique suffisante à elle seule. La loi vise à éliminer la peur d’une hausse de cotisation AT/MP, mais l’inclusion durable des seniors dépend d’autres leviers :
La mutualisation constitue donc une mesure structurelle importante, mais elle doit être accompagnée d’une transformation globale des pratiques des entreprises pour porter ses effets.