Depuis plusieurs années, le marché du travail français est confronté à une pénurie persistante de main-d’œuvre dans de nombreux secteurs d’activité. Cette situation, loin d’être marginale, affecte durablement l’organisation des entreprises, freine leur développement et interroge l’efficacité des politiques de l’emploi. Bâtiment, hôtellerie-restauration, services à la personne, industrie ou encore agriculture : autant de domaines dans lesquels les employeurs peinent à recruter des profils qualifiés, disponibles et durablement mobilisables.
Face à ces tensions structurelles, les pouvoirs publics ont progressivement fait de la liste des métiers en tension un outil juridique central. Cette liste ne se limite pas à un simple état des lieux du marché de l’emploi : elle constitue un levier normatif déterminant en matière de recrutement, d’autorisation de travail et de politique migratoire. Elle conditionne notamment la possibilité pour les entreprises de recourir plus facilement à l’embauche de travailleurs étrangers, y compris dans le cadre de dispositifs de régularisation exceptionnelle par le travail.
Actualisée par l’arrêté du 21 mai 2025, applicable pour l’année 2026, la liste des métiers en tension s’inscrit dans un contexte juridique profondément renouvelé par la loi n°2024-42 du 26 janvier 2024 pour contrôler l’immigration et améliorer l’intégration, ainsi que par le durcissement des orientations administratives issues de la circulaire du 23 janvier 2025. Ces textes traduisent une volonté claire de mieux encadrer l’accès au marché du travail, tout en tenant compte des besoins économiques réels des entreprises.
Pour les employeurs comme pour les justiciables, comprendre la portée juridique de la liste des métiers en tension, ses critères d’élaboration, ses conséquences pratiques et les solutions qu’elle offre face aux difficultés de recrutement est devenu indispensable. Cette compréhension conditionne non seulement la sécurité juridique des démarches d’embauche, mais également la capacité des entreprises à répondre efficacement à leurs besoins en compétences, dans le respect du droit du travail et du droit des étrangers.
Un métier en tension désigne une profession pour laquelle les employeurs rencontrent des difficultés importantes et durables de recrutement. Cette qualification ne repose pas sur une appréciation subjective, mais sur une analyse menée conjointement par le ministère de l’Intérieur et le ministère du Travail, à partir de données objectives issues du marché de l’emploi.
La liste est fixée par arrêté pris en application de l’article L414-13 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA). Deux critères principaux sont retenus :
Cette approche vise à concilier les besoins économiques des entreprises avec les objectifs de contrôle de l’immigration.
L’arrêté du 21 mai 2025 est venu modifier la liste initialement fixée par l’arrêté du 1er avril 2021, jugée obsolète par de nombreux acteurs économiques. Plusieurs secteurs, notamment l’hôtellerie-restauration, le bâtiment, l’industrie ou les services à la personne, ont obtenu l’intégration de nouvelles professions en tension.
Cette actualisation tient compte de l’aggravation des pénuries constatées depuis 2023, notamment pour les soudeurs, les carrossiers automobiles ou les ouvriers spécialisés du bâtiment, dont les taux de difficulté de recrutement ont fortement progressé.
La particularité de la liste des métiers en tension réside dans son approche territorialisée. Un métier peut être considéré comme en tension dans une région donnée et ne pas l’être dans une autre. Cette différenciation permet une adaptation plus fine aux réalités économiques locales, mais impose aux employeurs une vérification rigoureuse de la zone géographique concernée avant toute démarche.
Les employeurs font état d’un nombre insuffisant de candidatures, mais également d’un décalage entre les compétences recherchées et les profils disponibles. Cette inadéquation des compétences constitue l’un des freins majeurs au recrutement.
De nombreux métiers en tension impliquent des contraintes physiques importantes, des horaires atypiques ou une pénibilité accrue. Ces facteurs affectent l’attractivité des postes, en particulier lorsque les rémunérations proposées ne compensent pas ces contraintes.
La crise liée à la Covid-19 a profondément modifié les attentes des salariés. Beaucoup ont réorienté leur carrière vers des secteurs offrant de meilleures conditions de travail, accentuant les tensions dans les métiers déjà fragilisés.
L’un des principaux intérêts de la liste des métiers en tension réside dans la simplification des démarches d’autorisation de travail. En principe, l’employeur doit publier une offre d’emploi auprès du service public de l’emploi pendant une durée minimale.
Lorsque le poste figure sur la liste des métiers en tension, l’employeur peut être dispensé de cette formalité, ce qui accélère significativement la procédure.
La loi immigration du 26 janvier 2024 a introduit un nouveau motif d’admission exceptionnelle au séjour par le travail, spécifiquement fondé sur l’exercice d’un métier en tension. Ce dispositif, prévu à titre expérimental jusqu’au 31 décembre 2026, permet à certains travailleurs étrangers en situation irrégulière d’obtenir une carte de séjour temporaire, sous réserve du respect de critères stricts.
La circulaire du 23 janvier 2025 invite les préfets à privilégier ce fondement de régularisation, tout en rappelant le caractère dérogatoire et non automatique de l’admission exceptionnelle au séjour.
L’amélioration des salaires, l’octroi de primes, ou la mise en place d’avantages en nature constituent des leviers classiques mais toujours pertinents. La prime de partage de la valeur, encadrée par le Code du travail, peut également contribuer à renforcer l’attractivité des postes.
La formation professionnelle continue permet aux entreprises de créer les compétences dont elles ont besoin. De nombreux dispositifs d’aides existent, encadrés par le Code du travail, pour accompagner financièrement ces démarches.
Le recours à l’apprentissage constitue un outil structurant pour répondre aux pénuries à moyen et long terme. Il permet à l’employeur de former un futur salarié tout en bénéficiant d’aides spécifiques à l’embauche.
Le temps de travail partagé, exercé via un groupement d’employeurs ou une entreprise de travail à temps partagé, offre une solution juridique souple permettant de mutualiser les compétences tout en limitant les contraintes liées à l’embauche directe.
La Commission européenne a lancé le projet “Talent Pool”, destiné à faciliter la mise en relation entre employeurs européens et travailleurs issus de pays tiers. Cette plateforme, dont la mise en œuvre est envisagée à l’horizon 2028, vise à répondre aux pénuries de main-d’œuvre identifiées dans plusieurs secteurs.
Ce projet suscite néanmoins de vives réserves de la part des organisations syndicales européennes, qui alertent sur les risques d’exploitation et l’insuffisance des mécanismes de contrôle des employeurs. Ces préoccupations rappellent l’importance d’un encadrement juridique strict pour prévenir le dumping social et garantir le respect des droits fondamentaux des travailleurs migrants.
La liste des métiers en tension 2026 s’impose aujourd’hui comme un instrument structurant du droit de l’emploi et de l’immigration professionnelle. Elle illustre la volonté du législateur et de l’administration de répondre aux déséquilibres persistants du marché du travail, tout en maintenant un encadrement strict de l’accès à l’emploi des travailleurs étrangers. Loin d’être un simple outil statistique, cette liste produit des effets juridiques concrets pour les entreprises, en influençant directement les procédures d’autorisation de travail et les possibilités de régularisation par le travail.
Pour les employeurs, la reconnaissance d’un métier comme étant en tension ouvre des marges de manœuvre juridiques non négligeables, notamment en matière de recrutement international et de simplification administrative. Elle permet également d’envisager, sous conditions strictes, la régularisation exceptionnelle de travailleurs en situation irrégulière, dans le cadre expérimental instauré par la loi immigration de 2024. Toutefois, ces dispositifs demeurent étroitement encadrés et reposent sur une appréciation rigoureuse de l’administration, en particulier des préfets.
La persistance des difficultés de recrutement rappelle néanmoins que la réponse ne peut être uniquement juridique. L’amélioration des conditions de travail, la revalorisation des rémunérations, le recours à la formation professionnelle, à l’apprentissage ou encore au temps de travail partagé constituent des leviers complémentaires indispensables pour répondre durablement aux besoins des entreprises. À défaut, la tension sur certains métiers risque de s’aggraver, malgré l’actualisation régulière des listes administratives.
Enfin, les initiatives européennes, telles que le projet de réserve de talents, montrent que la question des métiers en tension dépasse le cadre national. Elles soulignent également la nécessité d’un encadrement juridique renforcé afin de prévenir les risques d’exploitation et de dumping social. Dans ce contexte, la maîtrise des règles applicables aux métiers en tension constitue un enjeu majeur de sécurité juridique, tant pour les employeurs que pour les travailleurs concernés.
Un métier en tension correspond à une profession pour laquelle les employeurs rencontrent des difficultés structurelles et persistantes de recrutement, reconnues par l’administration. Cette qualification ne résulte pas d’une appréciation subjective, mais d’une analyse fondée sur des indicateurs objectifs du marché du travail, notamment le nombre d’offres non pourvues et la durée moyenne de recrutement.
Sur le plan juridique, la liste des métiers en tension est fixée par arrêté ministériel, en application de l’article L414-13 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Elle produit des effets concrets, notamment en matière d’autorisation de travail, de mobilité professionnelle des ressortissants étrangers et de régularisation exceptionnelle par le travail.
La liste des métiers en tension repose sur une logique territoriale, tenant compte des réalités économiques locales. Un métier peut être en pénurie dans une région donnée en raison de son tissu économique, de sa démographie ou de ses conditions de travail spécifiques, sans l’être à l’échelle nationale.
D’un point de vue juridique, cette territorialisation signifie que l’employeur doit vérifier à la fois la profession concernée et la zone géographique d’exercice. Une erreur d’appréciation peut conduire à un refus d’autorisation de travail, voire à une remise en cause de la légalité de l’embauche du travailleur étranger.
Lorsque le poste proposé figure sur la liste des métiers en tension, l’employeur bénéficie d’une simplification des démarches administratives. Il peut notamment être dispensé de démontrer l’absence de candidats disponibles sur le marché de l’emploi national, formalité généralement requise lors d’une demande d’autorisation de travail.
Cette facilitation vise à répondre rapidement aux besoins de main-d’œuvre, tout en maintenant un encadrement juridique strict. L’employeur demeure tenu de vérifier la validité du titre de séjour, la correspondance entre l’emploi et l’autorisation délivrée, ainsi que le respect des règles du Code du travail applicables à l’ensemble des salariés.
Oui, mais uniquement dans un cadre exceptionnel et strictement encadré. La loi n°2024-42 du 26 janvier 2024 a introduit un nouveau motif d’admission exceptionnelle au séjour par le travail, fondé sur l’exercice d’un métier en tension.
Ce dispositif, prévu à titre expérimental jusqu’au 31 décembre 2026, ne crée aucun droit automatique. La décision relève du pouvoir d’appréciation du préfet, qui examine notamment la réalité de l’emploi, la durée de présence en France, le niveau d’intégration sociale et professionnelle, ainsi que l’absence de menace pour l’ordre public. La circulaire du 23 janvier 2025 rappelle expressément le caractère dérogatoire de cette régularisation.
Le recours aux métiers en tension ne constitue pas l’unique réponse aux difficultés de recrutement. Le droit du travail offre plusieurs leviers complémentaires. L’apprentissage permet de former des salariés adaptés aux besoins de l’entreprise, tout en bénéficiant d’aides financières. La formation professionnelle continue, encadrée par le Code du travail, favorise la montée en compétences des salariés déjà en poste.
D’autres dispositifs, tels que le temps de travail partagé, les groupements d’employeurs ou l’amélioration des conditions de travail et de rémunération, peuvent également contribuer à réduire les tensions, tout en sécurisant juridiquement les pratiques de recrutement.